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Bi-média : où en est-on ?


13/02/2013

Les rédactions françaises tentent de mettre en place un fonctionnement en bi-média, mais cela semble compliqué. Les causes sont nombreuses. Ce dossier comporte trois articles basés sur des témoignages de responsables issus de différentes rédactions.



La mutation vers le bi-média a commencé autour de 2000-2005. Contrairement à ce que l'on pense généralement, le bi-média n’est pas le fait pour un média d’avoir un support papier et un support web. Les journalistes doivent travailler pour les deux. Le bi-média, c’est donc l’enchevêtrement des rédactions web et papier et l’absence d’une rédaction dédiée à un des deux supports. Ce modèle tend à être imposé pour des raisons économique et organisationnelle, comme éviter les articles doublons entre le papier et le web par exemple. Mais il ne semble pas encore être abouti en France.

On remarquera que les rédactions françaises sont dans une phase intermédiaire où se mettent en place des rédactions web dédiées et non pas intégrées. Le modèle de rédaction qui tend à se généraliser est le suivant : "un compromis entre la nécessité de rationaliser les structures, de maîtriser les coûts et les impératifs visant à proposer pour chaque support un contenu spécifique [...]. A l’imprimé reviennent le long, le fond, l’approfondissement; [au web], l’immédiateté, l’interrelation avec le public ou la combinaison des récits par le texte, le son, l’image et les liens" (1).

D’après l’échantillon de responsables web interrogés pour ce dossier, seuls l’Express et Terra Eco semblent être pleinement dans une rédaction bi-média. Dans la plupart des rédactions, une équipe web – plus ou moins importante – est séparée du print. Des dispositifs temporaires, comme la Newsroom du Monde, sont tentés. D’autres rédactions tendent vers le bi-média, comme à Libération, où dans le service politique/société des journalistes web travaillent pour le papier et vice-versa, sans que cela soit une pratique généralisée. Même si l'on constate des difficultés de mise en place, ce genre d’expérimentation fait avancer le passage au bi-média, mais c’est encore un processus lent. Si les journalistes sont aujourd’hui fortement incités à écrire pour les deux supports, notamment avec l'instauration de plans de formations et des accords signés entre les entreprises et les syndicats, les séparations entre les deux entités de la rédaction persistent.
Bi-média : où en est-on ?

Malgré de nombreuses difficultés dues majoritairement aux réticences des journalistes écrivant pour le journal papier, la nécessité de ce changement, imposé par Internet, s’est fait sentir. "Quand tu dis à un journaliste que son article a été lu 150 000 fois, il se rend compte de l’atout du web, car, en revanche, il ne saura jamais qui a lu l’indiscret de la p.16", raconte Eric Mettout, directeur éditorial de l’express.fr.

Néanmoins le journal papier reste indispensable pour la grande majorité des médias. A titre d’exemple, l’existence du magazine et du site Internet de Terra éco, n’a été connue qu’en 2009, au moment où leur journal papier est apparu physiquement en kiosque. David Solon, l’un de ses cofondateur, ne pense pas que "la version papier disparaîtra totalement, même si d’autres formats de lecture sur écrans, comme les tablettes, se développent, le lecteur aura toujours besoin d’avoir un journal papier dans les mains". Terra éco est un journal mensuel sur des sujets qui sont souvent dans la prospective, comme le développement durable. Pour David Solon, sa publication n’est pas menacée par le numérique, car "c’est un magazine, qu’on pose, qu’on rouvre, qu’on referme, qu’on transporte des chiottes à la chambre à coucher. C’est un magazine qui voyage dans la maison. On ne le lit pas du début jusqu’à la fin en une seule fois". Complémentaires, les deux supports n’attirent pas forcément les mêmes lecteurs, mais il semble essentiel qu’une synergie se crée pour survivre à la crise de la presse. D’une manière générale, les journaux régionaux ont mis plus de temps à effectuer cette prise de conscience, comme le soutient le blogueur Erwann Gaucher.

Les médias ne cessent d’expérimenter de nouvelles idées , sortir de nouvelles formules de leurs sites Internet pour conquérir toujours plus d’audience. L’apparition de nouveaux métiers liés à la gestion de communauté est aussi une nouvelle évolution qui accompagne le passage au bi-média. Pour toutes ces nouvelles volontés, il faut des financements. Aujourd’hui, les modèles économiques qui mènent au bi-média se cherchent encore. L’aventure ne fait que commencer…

(1) GREVISSE Benoît, DEGAND Amandine, Journalisme en ligne, Pratiques et recherches, De Boeck, 2012, p.30.


Articles du dossier :

Le passage au bi-média en France : un processus lent et difficile
Passer au bi-média, un casse-tête pour le modèle économique
Mutations des rédactions nationales et régionales : en route vers le bi-média ?
Erwann Gaucher : \\"Les journaux régionaux auraient dû être les créateurs des pure players de leur région\\"

Les chiffres clés

Effectifs

A Libération, la répartition des journalistes entre web et presse écrite est d’un rapport de 1 à 10. On compte environ 15 journalistes web et 150 pour le papier.

La rubrique participative du Nouvel Obs, "le plus", mobilise 6-7 journalistes. La rédaction web en comporte 30 en tout et la rédaction print 150.

Le desk plurimédia du Parisien compte 34 personnes qui se dédient au web et au mobile, mais aussi au papier lorsque le sujet ne sera pas développé par un journaliste du print. La rédaction complète du Parisien est constituée d'environ 300 journalistes, la moitié travaille dans des rédactions locales.

60 journalistes web sont salariés du Monde.fr, au sein de la filiale Monde interactif. Parmi eux, désormais 5 personnes du web travaillent au sein des services du journal papier (international, société, politique, planète, culture).

Audience

Entre 6 et 7 millions de visiteurs uniques par mois sur l’Express.fr.

Sud-Ouest fait aujourd’hui au moins 300 000 visites par jour, alors qu’il y a 4 ans ils n’atteignaient pas 40 000.

Environ 20 millions de visites par mois sur Liberation.fr, avec 10 000 abonnés numérique, soit la moitié du chiffre d'affaires du site Internet.

Au Parisien, le web et le print ont moins de 25% de lectorat commun, preuve que le site sert au média à trouver de nouveaux lecteurs.

Quelques dates clés

Les Dernières Nouvelles d’Alsace devient le premier quotidien français en ligne en 1995. Au printemps de la même année, c'est au tour de Libération de créer son site Internet et de gagner la place de premier quotidien national français en ligne. En décembre, Le Monde suit, même si une édition électronique du journal existait déjà depuis 1994.

Le Télégramme a été l’un des premiers quotidiens régionaux en France à intégrer la totalité de son contenu sur le web, en 1996.

En 2005 le site des Dernières Nouvelles d’Alsace est passé en accès payant pour l’info locale et régionale, mais est resté libre pour l’info nationale.

Ouest-France a créé à l’automne 2006, dans les 12 rédactions départementales du journal, des postes d’adjoints multimédia.

En 2007, Le Télégramme a été l’un des premiers en France à lancer un "JT web", mais il n'existe plus aujourd'hui.

Au Parisien, un accord plurimédia a été signé en 2008 pour que l’ensemble de la rédac travaille pour le print et le web. Il a fallu ensuite plusieurs années pour que cela entre en vigueur.

En 2010, 10 ans après la création du site lequipe.fr, la rédaction web s’est rapprochée géographiquement de la rédaction print, pour pouvoir travailler plus facilement ensemble.

La "Newsroom" du Monde a été mise en place de septembre 2011 à août 2012 pour couvrir les élections présidentielle et législatives. Ce service politique commun regroupait 20 journalistes papier et 20 journalistes web.

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